En Irak, la formation d'un gouvernement pourrait prendre des mois

Publié le par sethkokorussie

vote-bagdad.jpgRespect. De Washington à Paris, ce fut, dimanche 7 mars, la même réaction, les mêmes salutations admiratives envoyées aux onze ou douze millions d'électeurs irakiens – autour de 60 % des inscrits – qui ont osé se rendre aux urnes le même jour malgré les menaces de mort.

"Quiconque ira voter, avait prévenu Al-Qaida enIrak, s'exposera à la colère de Dieu et aux armes des moudjahidins." Dès l'ouverture des bureaux de vote, à 7 heures du matin, une volée d'obus et de roquettes s'est abattue sur différents quartiers de Bagdad. On a compté près d'une centaine de projectiles. Bilan : 110 blessés et 38 morts, dont 25 dans l'effondrement d'un immeuble de trois étages à Our, un quartier nord de la capitale.

La réaction de Mme Sohad Al Dora, professeur de comptabilité avec qui nous conversions dans une rue dévastée d'Al-Karkh, un quartier central, alors que détonnait vers midi la dernière volée d'obus, résume assez bien toutes celles recueillies plus tôt autour des bureaux de vote d'autres rues. "Vous n'avez pas peur de tous ces tirs ?" Sourire. "Franchement, avec ce que nous avons subi ces dernières années, ce n'est pas grand-chose."

A 800 mètres de là, dans la "zone verte" ultra-sécurisée, fief des ambassades américaine et britannique, des Nations unies et des principales institutions de l'Etat, le premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, déposant son bulletin sous les projecteurs, eut cette réflexion désabusée : "Rien que du bruit destiné à impressionner." La "zone verte", où réside et vote la majorité de la classe politique, quelques leaders d'opposition inclus, a elle-même reçu une demi-douzaine de roquettes. Sans victimes.

"La participation au scrutin démontre que le peuple irakien a choisi de bâtir son avenir par des moyens politiques", et non par la violence, a estimé le président américain, Barack Obama. L'un de ses officiers sur place, le général Stephen Lanza, a rappelé que le jour des précédentes législatives, en 2005, les soldats américains, alors présents un peu partout, avaient enregistré 217 attaques.

Cette fois, à part les hélicoptères survolant la capitale, et quelques blindés transportant des observateurs étrangers, pas l'ombre d'un GI dans les rues de Bagdad, qui compte au moins 1 500 check-points policiers et militaires. "La sécurité de cette journée, a affirmé le général, fut totalement irakienne."

Hormis dans la grande ville pétrolière du nord, Kirkouk, où les Américains, qui n'en sont jamais partis à cause des violences sporadiques qui s'y poursuivent, participent depuis des semaines à une force tripartite, avec soldats arabes et peshmergas kurdes. Cette cité de 600 000 habitants, que la minorité kurde exige d'inclure dans sa région autonome, est aussi revendiquée par les Arabes et les Turkmènes qui y résident.

JEU SERRÉ À BAGDAD

Selon les premières indications, tirées des dépouillements à la fermeture des bureaux de vote à 17 heures, la meilleure participation – près de 90 % ! – aurait été enregistrée à Bakouba, une autre ville du nord tendue, où cohabitent, avec des heurts fréquents, Arabes et Kurdes.

Dans tout le pays, à commencer par les provinces d'Al-Anbar, Ninive, Diyala et Salahiddine, les Arabes sunnites, qui représentent 24 % des 20 millions d'électeurs et avaient largement boycotté les élections de 2005, semblent s'être mobilisés, à près de 60 %.

A Falloudja, ex-bastion d'Al-Qaida en Irak, à moitié détruite par l'armée américaine et ensuite retournée contre l'ennemi extrémiste, beaucoup sont allés voter, comme expliquait un habitant à l'AFP, "pour empêcher les Perses de tout contrôler". Dans le langage populaire sunnite, "les Perses" signifient les chiites, majoritaires dans le pays, mais politiquement dominants seulement depuis la chute de Saddam Hussein en avril 2003.

Curieusement, il semble que ceux-ci aient moins participé au vote qu'en 2005. Malgré les appels de leurs leaders religieux et politiques, l'imam radical anti-américain Moqtada Al-Sadr compris, qui, de son repli à Téhéran, a appelé ses fidèles à voter en masse, dans les grandes villes du sud, chiites à plus de 90 %, comme Bassora, Amara, Nadjaf ou Nassariya, la participation n'aurait pas dépassé 50 %-55 %.

Selon des estimations non officielles, il semblait, lundi matin, que la liste de l'Etat de droit de Nouri Al-Maliki arrivait en tête, avec autour d'un tiers des voix, dans les neuf gouvernorats chiites du sud. Irakiya, la liste nationaliste codirigée par le chiite laïque Iyad Allaoui, brièvement premier ministre sous les Américains en 2004, et l'actuel vice-président sunnite de la République, Tarek Al-Hashemi, mènerait la course dans les quatre provinces sunnites du nord.

Aucune indication disponible pour Bagdad. Le jeu entre MM. Maliki et Allaoui semblait serré. Si cela se confirme, Barack Obama aura eu raison de préciser qu'il faudra, quel que soit le vainqueur, "des mois" de tractations pour former une nouvelle coalition de gouvernement.

Patrice Claude

Publié dans Irak

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