À Katyn, Vladimir Poutine bouscule le culte de Staline

Publié le par sethkokorussie

poutin-visite.jpgLe chef du gouvernement russe et son homologue polonais, Donald Tusk lors de commémorations de la Seconde Guerre mondiale en septembre Crédits photo : ASSOCIATED PRESS

Il assiste mercredi au 70e anniversaire du massacre de milliers d'officiers polonais.

De notre envoyée spéciale à Varsovie

Il est des symboles qui pèsent politiquement lourd. La présence de Vladimir Poutine, mercredi, à Katyn, aux côtés de son homologue polonais Donald Tusk, en est l'illustration. C'est la première fois que Russes et Polonais commémorent ensemble et à un si haut niveau le massacre, en avril 1940, de milliers d'officiers polonais par le NKVD (l'ancêtre du KGB) sur ordre de Staline.

À Varsovie, l'annonce de cette rencontre a plongé les kremlinologues dans un abîme de perplexité. Ancien chef de la diplomatie, Adam Rotfeld, qui est aussi l'un des artisans de ce sommet en tant que coprésident de la «commission polono-russe pour les dossiers difficiles», reconnaît que la présence du premier ministre russe «est aussi surprenante que paradoxale». Car en accédant au pouvoir, rappelle l'historien Zbigniew Gluza, «Poutine s'était empressé de réhabiliter l'Union soviétique et le culte de Staline».

Circonspects, les observateurs préfèrent décrypter sa présence à Katyn comme un geste cosmétique destiné à présenter «un visage civilisé» auprès de la communauté internationale. Dans les milieux diplomatiques, sa rencontre avec Donald Tusk n'en est pas moins perçue «comme un événement politique majeur» pour les relations bilatérales, très crispées depuis 2004. Les ambitions polonaises de recouvrer un statut de puissance régionale en mesure de rivaliser avec la Russie dans ce que celle-ci considère être sa sphère d'influence insupportent le Kremlin. Il n'est pas sûr que Vladimir Poutine ait pardonné à Varsovie son soutien actif à la révolution orange en Ukraine ou le projet - entre-temps avorté - d'accueillir un bouclier antimissile américain. Mais la Pologne doit tenir compte des contraintes géopolitiques. L'Iran, l'Afghanistan et le gaz russe obligent les Occidentaux à composer avec la Russie. Le pragmatique Donald Tusk en a pris acte. Tout en plaidant pour une politique énergétique commune visant à réduire la dépendance de l'Europe à l'égard du gaz russe, Varsovie vient ainsi de signer un important accord gazier avec Gazprom. La réconciliation polono-russe devrait se poursuivre avec la visite, cette année, en Pologne, du patriarche de l'Église orthodoxe russe.

Cosmétique ou pas, la présence de Poutine à Katyn intrigue. Nul ne se risque à l'interpréter comme un signe avant-coureur de démocratisation, mais, à l'instar d'Adam Rotfeld, certains y lisent un message destiné surtout à l'opinion publique russe. Poutine, analyse Rotfeld, «veut moderniser la Russie». Cela passe par «un processus de déstalinisation» réamorcé le 30 octobre dernier lorsque Dmitri Medvedev a condamné les crimes du stalinisme. «En choisissant de s'exprimer sur son site Internet, le président russe ciblait des générations qui n'ont pas été éduquées dans le mensonge», remarque Adam Rotfeld. Le geste de Vladimir Poutine sort, lui, de la confidentialité.

Sa décision d'aller à Katyn a soulevé à Moscou une levée de boucliers négationnistes. Le député communiste Viktor Ilioukhine exige la création d'une commission d'enquête parlementaire pour prouver que les Allemands sont responsables du massacre tandis qu'Anatoly Tourkounov, coprésident de la «commission polono-russe pour les dossiers difficiles», fait l'objet d'une campagne de dénigrement. Adam Rotfeld se dit sûr cependant que «Poutine est assez puissant pour faire avaler aux Russes cette pilule amère».

 

Un signal d'ouverture

Prudents, les Polonais attendent de voir ce que dira ou fera mercredi le patron du Kremlin. Vendredi dernier, en tout cas, à la stupéfaction générale, la chaîne de télévision publique russe Kultura a diffusé à une heure de grande écoute le film Katyn d'Andrzej Wajda, suivi par un débat. Le film du grand cinéaste polonais n'avait jamais pu être distribué en Russie. À l'instar de l'historien Zbigniew Gluza, nul ne s'imagine en Pologne que Poutine «va demander pardon comme Willy Brandt l'avait fait naguère au nom de l'Allemagne».

Les Polonais n'en espèrent pas moins des gestes de nature à crédibiliser ce qui pourrait être un signal d'ouverture. Le premier ministre russe pourrait transmettre à Donald Tusk la liste des 3 800 officiers assassinés en Biélorussie. Mais les Polonais attendent davantage, à savoir la publication des conclusions de l'enquête menée par le parquet militaire russe et la réhabilitation des victimes. Cela, selon Zbigniew Gluza, «suffirait à clore enfin le dossier Katyn».

Source Le Figaro

Publié dans Moscou News

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